Raymond Garneau: Portrait d’un homme de pouvoir libéral

Publié le par Bureau des Affaires Louches

Plus de trente année derrière la cravate

Un ex-politicien libéral et homme d’affaires dont le nom fut associé à un énorme scandale de patronage politique durant les années ’70, puis à une affaire de blanchiment d’argent durant les années ’80, peut-il aujourd’hui, en 2005, aider à laver la réputation d’une classe politique largement discréditée par l’affaire des commandites ? Aussi bizarre que ça puisse paraître, le juge John Howard Gomery semble penser que oui.

Après avoir entendu durant des mois des témoignages accablants sur la conduite d’organisateurs libéraux, de hauts fonctionnaires et de publicistes, le juge Gomery annonçait la création d’un comité consultatif composé de « Canadiens et Canadiennes prestigieux », le 22 juin dernier. Ce comité aura pour tâche de conseiller M. Gomery sur les recommandations qu’il doit formuler « dans le but d’éviter la mauvaise gestion des programmes de commandites et des activités publicitaires à l’avenir ».

L’importance que pourrait avoir le rapport du juge Gomery dans la vie politique canadienne ne saurait être sous-estimé. On se rappellera que lorsqu’il s’était adressé à la population canadienne via la télévision, le 21 avril dernier, le premier ministre Paul Martin Junior s’était engagé à tenir des élections dans les 30 jours suivant le dépôt du rapport Gomery.

Vu l’importance de la mission que le gouvernement fédéral lui a confiée, on se serait attendu à ce que le juge Gomery s’efforce de faire preuve du plus grand doigté en choisissant des personnalités au passé sans tache. Or, on apprenait plutôt que M. Gomery avait choisi l’homme d’affaires et ancien ministre libéral Raymond Garneau, de Québec, pour présider le comité consultatif formé de sept membres.

Les autres membres du Comité sont : M. Roch Bolduc (un ancien sénateur proche du Parti conservateur), M. Daniel Dewar (un ancien haut fonctionnaire), M. John Fraser (qui avait été ministre dans le gouvernement Mulroney mais a dû démissionner en raison du scandale du thon contaminé), Mme Constance Glube (qui fut juge en chef de la Nouvelle-Écosse), M. John Hodgetts (qui est actuellement professeur émérite en sciences politiques à l’université de Toronto) et Mme Carole Simard (qui est professeur en science politique et en administration publique à l’UQAM).

Ce Comité assiste actuellement le juge Gomery dans sa tournée de consultation qu’il a lancé le 25 août dernier, et qui prendra la forme de tables rondes avec des citoyens. Ces consultations se tiendront dans cinq villes canadiennes différentes. Une seule date est prévue au Québec, soit le 14 septembre prochain dans la ville de Québec.

Mais quelle mouche a donc piquée le juge Gomery d’avoir choisit un personnage aussi peu recommandable que M. Garneau pour présider un Comité consultatif chargé de l’assister dans l’élaboration de ses recommandations ?

Monsieur le juge Gomery a-t-il déjà entendu parler du Projet Z, une enquête qu’avait menée la Commission d’enquête sur le crime organisé au milieu des années ’70 ? Monsieur le juge Gomery savait-il qu’il que le Projet Z avait permis de faire éclater un vaste scandale de patronage et de favoritisme politique à la Société des alcools du Québec, à l’époque où M. Garneau était responsable de cette société d’État, un scandale qui ressemble à plusieurs égards à l’affaire des commandites ?

Savait-il que le Projet Z avait abouti à des accusations criminelles contre certains hauts fonctionnaires de la SAQ, incluant un ancien collaborateur de M. Garneau qui fut condamné à l’emprisonnement, de même qu’à des accusations criminelles de corruption contre 25 entreprises de distillerie faisant affaire avec la SAQ ?

Savait-il que cette enquête avait donné lieu à près de 200 descentes policières, incluant une perquisition au quartier général du Parti libéral du Québec ? Savait-il aussi qu’à la même époque, un scandale quasi-identique avait aussi frappé Loto-Québec, une autre société d’État dont M. Garneau avait la responsabilité ?

Enfin, monsieur le juge Gomery savait-il que ce même Raymond Garneau avait plus tard été pointé du doigt par un enquêteur chevronné de la Gendarmerie Royale du Canada pour son « aveuglement volontaire » relativement aux activités de blanchiment d’argent sale de la drogue du clan Caruana-Cuntrera qui se déroulait à l’époque où M. Garneau était président de la Banque d’Épargne de la Cité et du District de Montréal ?

De deux choses l’une ; si M. Gomery savait ces choses au sujet de M. Garneau, alors des questions sérieuses se posent sur son intégrité en tant que président de la commission d’enquête sur l’affaire des commandites. Si M. Gomery ignorait tout de cela, il restera alors à voir ce qu’il fera à partir du moment où il recevra le dossier compilé par le Bureau des Affaires Louches sur M. Raymond Garneau.

Il faut reconnaître qu’à première vue, la feuille de route M. Garneau représente un parcours apparemment sans tache. Au cours de sa carrière, M. Garneau a effectivement accumulé des postes prestigieux en politique, puis dans le secteur privé. Il est ce qu’on pourrait appeler une grosse pointure. Aujourd’hui âgé de 70 ans, M. Garneau est un de ces vétérans invétérés de la grande famille libérale. Son premier poste prestigieux remonte au début des années ’60, lorsqu’il devient secrétaire général adjoint de la Fédération libérale du Québec, fonction qu’il occupa d’août 1963 à octobre 1965.

Puis, M. Garneau monta en grade lorsqu’il est nommé secrétaire exécutif du premier ministre québécois Jean Lesage, pour la période d’octobre 1965 à juin 1966. Lorsque les libéraux sont chassés du pouvoir, M. Garneau est alors nommé chef de cabinet du chef de l’opposition, M. Lesage, de 1966 à 1970. M. Garneau fut élu député à l’Assemblée nationale pour la première fois en avril 1970, où il représenta le comté de Jean-Talon. Il fut réélu successivement à son poste de député lors des élections de 1973 et celles de 1976.

Étoile montante de la famille libérale, M. Raymond Garneau ne tardera pas à devenir un des membres les plus puissants du gouvernement de M. Robert Bourassa. D’abord nommé ministre de la fonction publique, du 12 mai jusqu’au 6 octobre 1970, M. Garneau devint ensuite ministre des finances, du 1er octobre 1970 au 26 novembre 1976, période durant laquelle il cumula les fonctions de président du Conseil du trésor, de 1971 à 1976, et enfin de ministre de l’Éducation, du 26 septembre 1975 jusqu’au 20 janvier 1976.

En 1978, alors que les libéraux sont redevenus l’Opposition officielle, M. Garneau se présente à la course à la chefferie du Parti libéral du Québec. Il est battu au profit de M. Claude Ryan. Six mois après sa défaite, il démissionne de son siège de député. M. Garneau retourne alors dans le secteur privé, où il œuvre dans le domaine de la finance. De 1980 à 1984, il est président et chef de la direction de La Banque d’Épargne de la Cité et du District de Montréal et de Crédit Foncier Inc.

M. Garneau fait ensuite une brève incursion sur la scène politique fédérale et se fait élire député sous les couleurs du Parti libéral du Canada durant les élections de 1984 remportées par les conservateurs de M. Brian Mulroney. M. Garneau représente le comté de Laval-des-Rapides à la Chambre des communes jusqu’en 1988, année où il retourne dans secteur le privé. De 1988 à 2005, M. Garneau est le président, puis le chef du conseil d’administration de l’Industrielle Alliance, Assurance et services financiers Inc.

Durant cette période, M. Garneau a été également élu membre du conseil d’administration de l’Université Laval de Québec, dont il devient le président, en 1997. Il a de plus présidé la section Québec de l’Institut C.D. Howe et a été membre du Conseil canadien des chefs d’entreprises et de la mythique Commission trilatérale.

Quand M. Garneau a été nommé à la tête du comité consultatif de la Commission Gomery, les médias ont relevé à juste titre que M. Garneau avait été un supporter affiché de l’actuel premier ministre canadien, M. Paul Martin Jr, celui-là même qui avait institué, en février 2004, la commission d’enquête aujourd’hui connue sous le nom de Commission Gomery. M. Garneau avait effectivement été nommé sur le conseil d’administration de la Banque du Canada par M. Martin Jr en 1996, à l’époque où ce dernier était ministre des finances dans le gouvernement de M. Jean Chrétien. [1]

Pour certains observateurs de la scène politique, la Commission Gomery s’inscrit dans la continuité du conflit qui a longtemps déchiré les rangs des libéraux fédéraux, entre les partisans de clan de M. Martin Jr et ceux de son prédécesseur, M. Chrétien. Lorsque le conflit atteignit son apogée au printemps de 2002, et que M. Chrétien chassa M. Martin Jr de son cabinet des ministres, M. Garneau déclara publiquement que le temps était venu pour M. Chrétien de quitter la direction du Parti Libéral du Canada. M. Garneau fut ensuite remercié pour son bon conseil en étant lui-même remercié de ses services à la Banque du Canada. [2]

Si M. Garneau a ses entrées politiques à Ottawa, il en a aussi à Québec. Rappelons qu’au début d’avril 2003, soit 10 jours avant l’élection du Parti libéral du Québec, M. Jean Charest avait choisi M. Garneau pour présider son « Comité de transition » qui doit préparer l’arrivée au pouvoir de son équipe. Ce poste correspond en quelque sorte à l’équivalent de chef de cabinet du premier ministre.

Enfin, avant d’être nommé par le juge Gomery à la présidence de son comité consultatif, la plus récente nomination de M. Garneau à un poste prestigieux remontait au 6 octobre 2004, lorsque le maire de Québec, M. Jean-Paul L’Allier, lui confie la présidence de la Société du 400e anniversaire de la fondation de Québec, remplaçant ainsi à ce poste M. Roland Arpin, un ancien sous-ministre péquiste. Lui-même ancien ministre au sein du gouvernement Bourassa, de 1970 à 1976, M. L’Allier est donc, à ce titre, un ancien collègue politique de M. Garneau.

D’entrée de jeu, M. Garneau fait connaître ses couleurs : « Une telle fête ne peut pas se fêter à rabais », fit-il savoir. « Ce n’est pas une dépense inutile. » De telles paroles ne sauraient être de nature à rassurer, sachant que celui qui les a prononcées était ministre des Finances à l’époque des légendaires Jeux olympiques de 1976, qui donnèrent lieu à l’un des plus monstrueux déficits de toute l’histoire des finances publiques du Québec. [3]

(suivant)

Sources:

[1] The Globe and Mail, « Gomery under fire for hiring supporter of Martin liberals », by Daniel Leblanc, June 23 2005.
[2] Le Devoir, « Chrétien chasse Raymond Garneau du conseil de la Banque du Canada », par Manon Cornellier, 21 juin 2002.
[3] Le Devoir, « Raymond Garneau à la rescousse des Fêtes du 400e », par Isabelle Porter, 7 octobre 2004.

Publié dans Raymond Garneau

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Commenter cet article

clovis simard 24/10/2012 01:01

Voir Blog(fermaton.over-blog.com)No.23. - THÉORÈME GOMERY. - La loi de la Corruption.

snoopy 12/09/2006 23:44

à quand un nouveau scandale du bureau des affaires louches. La population n'en peut plus de voir l'infatiguable bureau enfin s'en prendre aux insupportables conservateurs. C'est sur qu'il y en a plein de louches là-dedans...
We can't wait any longer, give us something to read about those bastards?
et 5 ans plus tard, y'a-t-il eu, oui ou non, un avion dans le pentagone? Il me semble qu'on parle beaucoup de Thierry Meyssan ces jours-ci...