Le Chicago du "Boss"

Publié le par Bureau des Affaires Louches



Intro : les "faiseurs de présidents" de Chicago



Avocat de profession, Richard J. Daley se fit élire pour la première fois à la Chambre des représentants de l'Illinois, en novembre 1936. Ironiquement, Daley s'était alors présenté sous la bannière du parti républicain, remplaçant à la dernière minute le représentant David Shanahan qui venait de rendre l'âme. Peu de temps après son élection, Daley rejoignit le caucus démocrate à la législature. Deux ans plus tard, il fit son entrée au sénat de l'Illinois. 

En 1946, alors qu'il siègeait toujours au sénat, Daley se porta candidat au poste de shérif de l'immense comté de Cook, qui englobe Chicago et sa banlieue. Il subissa la défaite, ce qui n'eut toutefois aucun impact sur le reste de sa carrière. En fait, il s'agissait là fut de la première et de la dernière fois que Daley perdit une élection. Devenu leader de la minorité démocrate au sénat, Daley voyait son influence grandir sans cesse à l'intérieur de la machine démocrate. En décembre 1948, le gouverneur de l'Illinois, Adlai Stevenson, le fit entrer dans son cabinet à titre de directeur du revenu. 

Gravissant un à un les échelons du pouvoir, Daley aspirait à assouvir ses ambitions politiques sur la scène municipale de Chicago. Une opportunité s'offrit à lui lorsqu'il fut nommé greffier intérimaire du comté du Cook, en janvier 1950. Cette fonction essentiellement mondaine représentait un bon tremplin politique puisqu'il s'agissait d'une position permettant d'avoir la main haute sur des centaines de postes au sein de l'administration municipale. Quelques mois plus tard, Daley se présenta à sa propre succession au poste de greffier, ce qui lui donna une visibilité significative auprès de l'électorat de Chicago. Il l'emporta haut la main. 

En juillet 1952, Chicago fut l'hôte de la convention nationale du parti démocrate, lors de laquelle les délégués devaient désigner le candidat à la présidence des États-Unis. Le sénateur du Tennessee Estes Kefauver était celui que l'on donnait gagnant. Kefauver s'était rendu populaire auprès du public américain en présidant le Comité d'enquête spécial du sénat sur le crime dans le commerce entre les États. Les travaux du comité Kefauver furent diffusés à la télévision et eurent un impact retentissant. Pour la première fois, des caïds de la Cosa Nostra furent contraints de témoigner en public. Le directeur du FBI, John Edgar Hoover, fut obligé de reconnaître l'existence de la mafia aux États-Unis. Les carrières de politiciens importants, comme le leader de la majorité démocrate au sénat américain, Scott Lucas, furent ruinées. 

De son côté, le sénateur Kefauver apparu comme une sorte de héros populaire incorruptible aux yeux du grand public américain. Lors de la course à l'investiture démocrate, Kefauver remporta douze des quinze primaires qui avaient été tenues cette année-là. Il réalisa même un précédent historique en parvenant à battre le président démocrate sortant, Harry Truman, lors de la primaire du New Hampshire. Ce faisant, Kefauver se fit de puissants ennemis au sein de son propre parti, incluant certaines grosses huiles de la machine démocrate qui ne voyait pas d'un très bon oeil son zèle anti-corruption. Les démocrates anti-Kefauver mirent tout en oeuvre pour faire barrage à la nomination du sénateur du Tennessee.

C'est à Chicago que fut stoppée l'ascension fulgurante de Kefauver. Contre toute attente, l'investiture démocrate fut remportée au troisième tour par le gouverneur de l'Illinois, Stevenson. Ce dénouement inattendu surprenait d'autant plus quand on savait que non seulement Stevenson n'avait pas fait campagne lors des primaires, mais qu'en plus il n'avait même pas annoncé sa candidature avant le début de la convention. En fait, ce fut l'insistance de ses partisans, parmi lesquels figurait Daley, qui eut raison des réticences de Stevenson à se présenter. À l'élection présidentielle de novembre 1952, Stevenson dut affronter un adversaire de taille en la personne de Dwight Eseinhower, un général à cinq étoiles que les démocrates avaient eux-mêmes cherchés à recruter, en vain. Stevenson fut donc battu, ne recevant que 44 % des suffrages, et Eseinhower devint le 34e président des États-Unis. 

En juillet 1953, Daley devint le président du Cook County Democratic Central Committee. Il se trouvait désormais à la tête de la puissante machine démocrate de Chicago. Entre-temps, le maire démocrate de Chicago, Martin Kennelly, s'était rendu impopulaire au sein de son propre parti en instaurant des réformes visant à freiner les pratiques de patronage. S'il était encore au pouvoir pour accomplir un second mandat, cela s'expliquait uniquement par l'incapacité de ses rivaux démocrates à s'entendre sur une solution de rechange. (17) Mais, en décembre 1954, à quelques mois du prochain scrutin municipal, les diverses factions de la machine démocrate de Chicago réussirent à s'unir derrière un candidat. Son nom: Richard J. Daley. 

Durant sa campagne pour l'investiture démocrate, Daley consacra peu de temps aux bains de foule. Il ne prit pas la peine non plus d'élaborer sa vision des politiques qu'il entendait mettre en place une fois élu, ni même de prendre position sur les grands sujets de l'heure. Daley concentra plutôt ses énergies à tisser des liens auprès des travailleurs d'élection de la machine démocrate. (18) Quant au financement de sa campagne, la machine démocrate eut recours aux procédés habituels. Les employés municipaux qui devaient leur poste grâce au patronage durent verser un ou deux pour cent de leur salaire à la caisse électorale de Daley. Les entreprises désireuses d'obtenir un changement de zonage furent également mise à contribution, sans oublier toute la gamme d'activités illégales dont l'existence même reposaient sur l'aveuglement volontaire des autorités. (19)

À cela s'ajoutait les syndicats, qui, aux yeux des politiciens, représentaient un énorme potentiel électoral qui pouvait être mobilisé sur demande. Daley bénéficia de l'appui des appareils syndicaux comme le Congress of Industrial Organizations et la Chicago Federation of Labor, qui était alors dirigée par un de ses vieux amis. (20) Précisions qu'à l'époque, plus d'une centaine d'organisations syndicales étaient sous le contrôle de la mafia, à qui elles rapportaient plusieurs millions$ par année. À l'apogée de l'empire d'Al Capone, Murray Humphreys, dit "le Chameau", contrôlait à lui seul plus d'une soixantaine de syndicats. (21)
 
Certains considérait que Humphreys était le véritable cerveau de l'Outfit durant les années '50, et ce, jusqu'à sa mort, en 1965. N'étant pas italien, "le Chameau" ne pouvait toutefois aspirer à diriger la mafia de Chicago. Selon une biographie d'Humpreys rédigée par le FBI, "le Chameau" était chargé "du maintien des contacts avec les hommes politiques, les avocats, les fonctionnaires et les responsables syndicaux, afin de convaincre ces gens d'agir en faveur des intérêts de la pègre." (22) Sandy Smith, journaliste du Chicago Sun-Times qui interviewa Humphreys à plusieurs reprises, confia que le futé gangster "avait ses entrées chez les juges, au ministère de la Justice, aux impôts." 

C'est donc parmi les caïds de la mafia de Chicago que Daley trouva certains de ses plus fervents partisans. Selon le FBI, Thomas Muzzino, un ami d'enfance de Daley, collecta des fonds auprès de la pègre et servit d'intermédiaire entre le candidat à l'investiture démocrate et le monde interlope. Les liens entre Daley et l'Outfit étaient si notoires que le quotidien The Chicago Tribune s'était même permis de prédire, peu avant les élections, qu'en cas de victoire de Daley, les gens peu fréquentables "auront assurément une puissante influence sur ses décisions", s'ils ne dominent pas carrément l'hôtel de ville. (23)

Les façons de faire de Daley suscitait donc déjà des critiques de part et d'autres. Mais Daley pu jouir de l'appui d'une personnalité politique respectée, soit le gouverneur Stevenson. Ce dernier n'avait évidemment pas oublié le travail que Daley avait accomplit pour lui lors de la convention démocrate. C'est ainsi que Stevenson défendit publiquement Daley contre les attaques "injustes et trompeuses" de ses adversaires. (24) Le 22 février 1955, Daley remporta les primaires démocrates avec 100 064 votes de plus que son plus proche adversaire, le maire sortant Kennelly. 

Après une victoire si écrasante, remporter l'élection générale prévue pour le 5 avril suivant n'était qu'une pure formalité. Et ce, d'autant plus que l'adversaire républicain, Robert Merriam, était un ancien démocrate perçut par plusieurs comme un imposteur au sein de son propre parti. À cela s'ajoute le fait que la caisse électorale de Daley s'élevait à un million $, soit trois fois plus que celle de Merriam. (25) L'équipe de Daley dépensa d'ailleurs des centaines de milliers de dollars pour faire sortir le vote. Une partie de cet argent se rendit directement dans la poche d'électeurs, ou servit à financer l'achat de bouteilles de whisky. C'est ainsi que Daley devint maire de Chicago, avec 55 % des suffrages, soit 708 222 votes. 

La prédiction du Chicago Tribune quant à l'influence du crime organisé à la mairie ne tarda pas à se concrétiser. Comme on dit, un service en attire un autre. En juin 1956, Daley démantela l'unité de renseignement de la police de Chicago qui enquêtait et infiltrait la mafia locale depuis des années. (26) Surnommée "Scotland Yard", l'unité avait accumulée des dossiers sur six cents têtes dirigeantes de l'Outfit et des milliers de subalternes. Mais ce n'était pas là la seule faveur que fit Daley au milieu. Dans le 1er district, qui était représenté par John D'Arco, un conseiller municipal réputé pour être le porte-parole officieux de la mafia, on ne comptait plus le nombre d'hommes de main du milieu qui trouvèrent du boulot pour la ville. "Ce maire a été bon pour nous", disait Humphreys à D'Arco lors d'une conversation enregistrée secrètement par le FBI, avant d'ajouter: "Et nous avons été bons avec lui." (27)

Lorsqu'on demanda au maire Daley pourquoi se montrait-t-il si tolérant envers le syndicat du crime, il répondit: "Hé bien, ça existe et on sait qu'on ne peut pas s'en débarrasser alors il faut vivre avec. Mais il ne faut jamais le laisser devenir si puissant à un point où il en vienne à prendre le contrôle." (28) Après tout, "le boss" de Chicago, c'était Daley et personne d'autre. Il faudra cependant attendre jusqu'au milieu des années soixante pour que le maire Daley commence à prendre certaines distances avec le crime organisé. (29)

Une fois aux commandes de la ville, Daley ne tarda pas s'imposer en tant que maître absolu de Chicago. Dès son arrivée à la mairie, il s'employa à réduire les pouvoirs du conseil de ville. Désormais, toutes les demandes de faveur devaient passer directement par lui. À chaque jour, Daley pouvait passer des heures à acceuillir personnellement des visiteurs à son bureau. "À cette époque, il était impossible de faire des affaires à Chicago sans passer par le maire Daley", affirma John Johnson, qui était à la tête d'un empire médiatique portant son nom. (30) 

Évidemment, cette centralisation extrême des pouvoirs ne fit pas que des heureux parmi les élus municipaux. Toutefois, les conseillers municipaux durent y penser à deux fois avant de tenir tête au maire Daley. Ainsi, en demeurant le grand patron de la machine démocrate, Daley détenait un pouvoir de vie ou de mort sur la carrière politique de la plupart des conseillers municipaux. (31) C'est ainsi que Daley régna sans partage sur Chicago pendant plus de vingt-et-un ans. 

Malgré les scandales de corruption qui ternirent de temps à autre son administration, le maire Daley fut réélu à cinq reprises consécutives. Son succès s'expliquait notamment par l'appui enthousiaste du milieu des affaires, qui appréciait le penchant de son administration envers les projets de construction ambitieux, comme la place McCormick, l'aéroport O'Hare et l'Université de l'Illinois. Sous le règne de Daley, les gratte-ciels se mirent à pousser comme des champignons au centre-ville de Chicago, incluant le Sears Tower, qui est le plus haut édifice des États-Unis depuis 1973.

Surtout, les victoires électorales de Daley s'appuyait sur une machine de patronage particulièrement bien huilée. À son plus fort, la machine démocrate contrôlait jusqu'à 40 000 postes dans la fonction publique municipale. (32) Il s'agissait-là d'une vaste armée politique prête à travailler d'arrache-pied pour les candidats démocrates à chaque élection. Comme une bonne partie de ces emplois étaient temporaires et renouvelables à chaque deux ou quatre mois, ceux qui ne faisaient pas de travail électoral pour la machine courraient le risque de se retrouver au chômage. (33) 

Selon certaines estimations, chaque employé qui devait son poste au patronage pouvait rapporter en moyenne dix votes à la machine démocrate : le sien, ceux des membres de sa famille et ceux de ses amis. Ainsi, ces 40 000 postes pouvaient se traduire par 400 000 votes lors d'une élection générale municipale, ce qui est évidemment énorme. (34)

Bien que l'électorat noir vota massivement en faveur de Daley en 1955, celui-ci ne nomma aucun politicien afro-américain à des postes d'une importance quelconque. La communauté afro-américaine, qui représentait alors pour 19 % de la population de Chicago, demeura nettement sous-représentée au sein des institutions publiques et resta confinée aux quartiers pauvres de la ville. Il faudra attendre cinq ans après son accession au pouvoir avant que Daley ne daigne accueillir un Afro-américain au sein de son cabinet. Les intimes de Daley, incluant ceux qui l'affectionnait, reconnaissent aujourd'hui que le racisme était fort répandu parmi ses plus proches collaborateurs.

L'establishment politique de Chicago s'opposait depuis toujours à l'intégration raciale, et Daley lui-même ne faisait pas exception. Dans ses déclarations publiques, Daley soutenait officiellement le droit des résidents Noirs de s'installer dans n'importe quel quartier de la ville. En même temps, Daley ne voulait pas donner l'impression qu'il favorisait l'intégration raciale, de crainte de perdre des appuis au sein de l'électorat Blanc. (36) 

Derrière ses palabres contre la violence et pour l'harmonie raciale, "le boss" ne cherchait qu'à gagner du temps tout en évitant de se positionner clairement sur cette question explosive. Durant l'été 1957, lorsque Chicago fut à nouveau le théâtre de violences raciales, les partisans de l'intégration critiquèrent le silence du maire Daley. (37)


Le côté obscur de l'ascension de JFK



sources: 

(17) Cohen, Taylor, p. 117.
(18) Id., p. 119.
(19) Id., p. 122.
(20) Id., p. 125.
(21) HERSH Seymour, «La face cachée du clan Kenney», l'Archipel (1997), p. 138-139.
(22) Id., p. 147-148.
(23) Cohen, Taylor, p. 191.
(24) MARTIN John Bartlow "Adlai Stevenson and the World", Doubleday (1977), p. 163-164.
(25) Cohen, Taylor, p. 139.
(26) Id., p. 190.
(27) Id., p. 193.
(28) Id., p. 192.
(29) Id., p. 325.
(30) Id., p. 147.
(31) Id., p. 144.
(32) Id., p. 157.
(33) Id., p. 159.
(34) Id., p. 160.
(35) Id., p. 149.
(36) Id., p. 171.
(37) Id., p. 204.

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