Quand JFK en doit une à la machine de Chicago

Publié le par Bureau des Affaires Louches



Le côté obscur de l'ascension de JFK




La convention nationale démocrate se tint à Los Angeles, en juillet 1960. Dans les jours précédent la convention, Murray Humphreys s'installa avec son épouse à l'hôtel Hilton sans jamais le quitter. Jeanne Humphreys raconta à Hersh ce qui s'y passait. "Nous n'y séjournions pas : nous y étions quasiment prisonniers. Je n'avais pas le droit de sortir car nous étions certains d'être surveillés. Tout était très secret. Murray recevait beaucoup de coups de fil de politiciens et de responsables des Teamsters." (69) Les syndicalistes liés à l'Outfit débarquaient à l'hôtel afin de "recevoir leurs intructions de Murray", se rappellait-elle. "Tout le pays était là : les Teamsters débarquant à l'hôtel arrivaient des quatre coins des États-Unis. L'organisation de Chicago coordonnait tout : le Kansas, St. Louis, Cleveland." 

JFK remporta aisément la convention démocrate au premier tour, avec les voix de 806 délégués sur 1520. Il s'agissait de la deuxième fois dans l'histoire du parti qu'un catholique remporta l'investiture. Après sa victoire, Kennedy invita certains démocrates influents à sa suite au Biltmore Hotel pour discuter du choix de son colistier. Parmis eux se trouvait le maire Richard Daley, qui avait contribué à la victoire de JFK. En effet, Daley contrôlait cinquante des soixante-neuf délégués de l'Illinois et seuls dix délégués de cet État attribuèrent leur support à un autre candidat que Kennedy. (70) Pour cette raison, Daley s'imaginait qu'il pouvait exercer une influence décisive sur JFK dans le choix de son collistier. Le "boss" de Chicago voulait un candidat qui aiderait l'ensemble des démocrates à faire bonne figure dans l'Illinois, qui était encore loin d'être gagné pour Kennedy. 

Daley arrêta son choix sur le sénateur du Missouri, Stuart Symington, qui avait obtenu l'appui de six délégués de l'Illinois. Le maire de Chicago se montra plutôt tiède envers le candidat que privilégiait Kennedy, soit le leader de la majorité démocrate au sénat américain, le texan Lyndon B. Johnson, qui était arrivé deuxième derrière JFK à la convention. Daley craignait notamment que ce Blanc du sud suscite peu d'enthousiasme auprès de l'électorat noir de l'Illinois. Lorsqu'il vit le peu d'effet qu'a eut cet argument sur Kennedy, le "boss" de Chicago insista sur l'importance de l'appui qu'il lui avait offert lors de la convention. Ce à quoi JFK répliqua sèchement : "Ni vous, ni personne d'autre ne nous a permis de décrocher cette nomination. Nous l'avons fait nous-mêmes." C'est ainsi que Johnson devint le collistier de Kennedy. (71)

De son côté, le parti républicain tint sa convention nationale à... Chicago. L'investiture revint sans surprise à Richard Nixon, qui avait été vice-président des États-Unis durant les huit années que dura l'administration Eseinhower. À quelques jours du scrutin présidentiel de novembre 1960, le couple Humphreys s'enferma à nouveau dans une chambre d'hôtel. "Quand nous sommes revenus en octobre, c'était surtout pour veiller à ce que tout se passe comme prévu", relata Jeanne Humphreys. (72) À ce moment-là, de plus en plus de gens flairait qu'il y avait anguille sous roche. En effet, quelques jours avant la tenue du vote, Chicago fut envahie par une rumeur voulant que Daley s'apprêtait à voler l'élection pour le compte de Kennedy. 

Ainsi, une enquête du Chicago Daily News révéla que la table était mise pour une fraude électorale massive. Sur les 180 employés du Bureau des commissaires électoraux, soit l'organisme mandaté pour veiller à l'intégrité du processus électoral, seulement quatre n'étaient pas liés à la machine démocrate. Le Daily News rapporta également que le nom de milliers d'électeurs non-éligibles était inscrit sur les listes électorales. Le président du Comité pour des élections honnêtes, David Brill, demanda à ce que des observateurs neutres soient postés dans les bureaux de scrutin. Brill voulut rencontrer Daley pour en discuter, mais ce dernier refusa, en l'accusant d'être un républicain. (73)

Les efforts républicains furent aussi la cible de sabotage. Les employés de la ville enlevaient uniquement les affiches électorales du camp républicain. Des propriétaires de maison qui avaient posés des affiches électorales pro-républicaines dans leurs fenêtres reçurent même des menaces de la part d'employés municipaux. Décidément, la machine démocrate ne voulait rien laisser au hasard. De leur côté, les organisateurs électoraux et les employés municipaux subissaient une pression intense pour qu'une parade populaire qui devaient se tenir à Chicago, le 4 novembre, avec à sa tête JFK et Daley, soit couronnée de succès. Si l'estimation d'un million de participants à la parade mise de l'avant par l'administration Daley était sans doute exagée, il reste que la foule était massive. (74)

Le 8 novembre, soit la journée du scrutin, le clan Kennedy passa toute la nuit à attendre la tombée des résultats, qui étaient rendus État par État. Il faut savoir qu'aux États-Unis, le peuple n'élit pas directement le président, ce rôle revenant plutôt aux grands électeurs du collège électoral. Chacun des cinquante États reçoit autant de grands électeurs qu'il possède de représentants et de sénateurs au Congrès américain. Lorsqu'un candidat arrive en tête dans un État, les votes des grands électeurs de cet État vont tous à ce candidat, et ce, peu importe si son avance fut mince ou écrasante. Au petit matin, le score final demeurait incertain dans une poignée d'États, dont celui de l'Illinois. Avant d'aller se coucher, JFK téléphona au maire Daley, qui le rassura, en lui disant: "M. le président, avec un peu de chance et l'aide de quelques bons amis, nous allons emporter l'Illinois." (75) Et ce fut effectivement ce qui finissa par arriver.

Le résultat de l'élection présidentielle de novembre 1960 fut l'un des plus serré de toute l'histoire des États-Unis. JFK l'emporta avec 49,7 % des suffrages, contre 49,5 % pour Nixon, soit une différence de seulement 112 803 votes. Certains républicains ne tardèrent pas à crier à la fraude électorale. Il y avait d'ailleurs plusieurs trucs qui ne tournait pas rond avec les résultats dans plusieurs États. Il était effectivement indéniable qu'il y eut des irrégularités, et ce, dans les deux camps. Mais ce fut le cas de l'Illinois qui retint le plus l'attention. Nixon perdit l'Illinois par une mince différence de seulement de 8858 voix, alors que les chiffres officiels indiquaient que 4 657 394 électeurs de cet État s'étaient prévalus de leur droit de vote. Nixon avait pourtant été majoritaire dans quatre-vingt treize des 102 comtés de l'Illinois. En fait, la victoire de Kennedy s'expliquait par une forte majorité démocrate dans le comté de Cook. Que s'était-il passé au juste ?

Le 8 novembre était l'une de ces journées où Chicago portait bien son surnom de la ville des vents. Ce jour-là, le vent et le froid balayait les rues de la métropole. Malgré cela, le taux de participation de l'électorat atteignit 89,3 % à Chicago, comparativement à 65 % dans le reste du pays. (76) C'était plus que lors des deux scrutins présidentiels précédents, où le taux de participation s'était établit à 80 %. L'énorme majorité que l'électorat de Chicago accorda à Kennedy était beaucoup plus surprenante : 456 312 voix, soit un écart de près de quatre fois supérieur à la majorité qu'il bénéficia à l'échelle nationale. (77) 

Plus étonnant encore était le fait que JFK avait obtenu de meilleurs résultats que Daley lui-même lors des élections municipales qui l'avait porté à la mairie de Chicago, cinq ans plus tôt. Ainsi, JFK reçut 168 611 votes dans les onze circonscriptions électorales qui sont traditionnellement acquises à la machine démocrate, soit 35 % de plus que Daley en 1955. À en croire les résultats officiels, l'électorat de Chicago aurait donc bravé une température peu clémente pour se rendre massivement aux urnes afin de voter tout aussi massivement en faveur de Kennedy.

Mais le "miracle" ne s'arrêtait pas là. Tous les candidats soutenus par Daley furent élus à travers l'Illinois : le poste de gouverneur, le siège au sénat américain et le bureau du procureur général tombèrent tous aux mains de la machine démocrate. Pour le "boss" de Chicago, le triomphe était total. Bien entendu, de tels résultats semblaient trop beaux pour être vrais et avaient effectivement de quoi laisser songeur. D'autant plus lorsque l'on tient compte des délais dans la divulgation des résultats de Chicago, qui pouvait s'expliquer par le recours à un vieux stratagème frauduleux : attendre de connaître les résultats dans les circonscriptions échappant au contrôle du parti pour savoir combien de votes la machine devra "produire" dans les circonscriptions sous influence démocrate afin de combler l'écart.

Plusieurs années plus tard, Andre Foster, le fils d'un garde du corps d'un conseiller municipal, raconta qu'un type était allé voir son père après la fermeture des bureaux de scrutin. "On a besoin de trente votes de plus", avait-il dit à son père. (78) "S'ils lui ont donné l'ordre d'aller chercher trente votes de plus, alors ils ont donné cet ordre à beaucoup de gens", pensa Foster. Comme de fait, Kennedy remporta 92 % des voix dans cette circonscription électorale en particulier. Par contre, McDonnell, l'avocat qui avait organisé la rencontre entre Giancana et Joe Kennedy, rejeta la thèse du bourrage d'urnes, et vit plutôt la main de la mafia dans la victoire du candidat démocrate. "Il a gagné sans appel, mais uniquement grâce à ce que Giancana avait fait. Je suis profondément convaincu que c'est lui qui a permis à JFK de l'emporter", déclara l'avocat. (79)

Le 11 novembre, Nixon annonça officiellement qu'il se résignait à accepter sa défaite. Toutefois, du côté du Comité national républicain, la pillule fut beaucoup plus difficile à avaler. Des représentants du parti furent envoyés dans huit États, incluant l'Illinois, pour enquêter sur les allégations de fraude électorale. Après s'être rendu à Chicago, le sénateur républicain Thurston Morton annonça la création du National Recount and Fair Elections Committee. L'influent sénateur Barry Goldwater alla jusqu'à déclarer que Chicago avait "la machine électorale la plus pourrie des États-Unis". Nullement ébranlés par ces allégations, Daley réagissa en disant que les démocrates approuvaient un recomptage des voix dans tout l'Illinois et s'offraient même d'en débourser une partie des frais. Daley prétendit qu'un tel exercise révélerait que les irrégularités furent au moins aussi répandues dans les bastions républicains du sud de l'État qu'elles ne l'ont été à Chicago. (80)

Le recomptage officiel mené par le Bureau des commissaires électoraux, à Chicago, révéla que les bulletins de vote en faveur des républicains étaient rejetés de manière disproportionnée, tandis que les erreurs se faisait plus souvent qu'autrement au profit des démocrates. Une fois le recomptage terminé, Nixon avait gagné 943 voix de plus. L'administration Daley bloqua toutefois un nouveau recomptage. (81) 

De leur côté, les républicains affirmèrent qu'un recomptage effectué dans moins d'un tiers des circonscriptions électorales du comté de Cook attribua 4539 votes additionnels à Nixon. Cela représentait la moitié de nombre de voix qu'avait obtenu Kennedy pour remporter l'Illinois. Les républicains contestèrent les résultats électoraux devant les tribunaux. Le juge qui entendit la cause, Thomas Kluczynski, était un sympathisant de la machine démocrate qui sera nommé à la cour fédérale sur la recommandation de Daley, un an plus tard. Kluczynski rejeta le recours des républicains le 13 décembre suivant. (82) 

Par la suite, un procureur spécial du nom de Morris J. Wexler fut mandaté pour enquêter sur des allégations spécifiques concernant l'achat de votes, les décomptes erronés et d'autres formes d'irrégularités. Dans son rapport rendu public en avril 1961, Wexler conclua qu'il y avait définitivement quelque chose qui clochait dans cette élection. Le rapport Wexler souligna notamment que les "erreurs importantes" qui fut commises dans certaines circonscriptions favorisaient systématiquement les candidats démocrates. 

Puis, dans un geste qui pris par surprise le tout-Chicago, le procureur Wexler décida de porter des accusations criminelles contre 650 personnes, à qui il reprochait de s'être trompés volontairement dans le décompte des voix. Encore une fois, la machine démocrate fit en sorte que l'affaire ne se rendit pas très loin. La cause fut confiée au juge John Marshall Karns, un vieil ami du greffier démocrate du comté, Edward Barrett. C'est donc sans surprise que tous les accusés furent acquittés, en juillet 1961. (83)

Le dernier chapitre de la saga s'écrivit au printemps 1962, alors que trois employés d'une circonscription électorale durent répondre d'accusations criminelles après qu'une responsable de scrutin confessa à un prêtre avoir été témoin de falsifications de bulletins de vote. Plusieurs responsables de circonscription témoignèrent en soutien à l'accusation tandis que le FBI produisa une preuve scientifique démontrant que les allégations de falsification étaient fondées. Face à une preuve aussi accablante, les trois accusés modifièrent leur plaidoyer en cours de procès et reconnurent leur culpabilité. Ils furent subséquement condamnés à purger une brève peine d'emprisonnement. (84)

La question ici n'est pas tant de savoir s'il y a eue une fraude électorale monumentale à Chicago, ce qui apparaît incontestable à la lumière de ce qui précéde. L'intérêt ici est plutôt de déterminer si cette fraude joua un rôle décisif dans l'élection de JFK à la présidence des États-Unis. Dans son livre, Hersh expliqua de quelle façon l'Illinois fit pencher la balance : "Sans les 27 grands électeurs de cet État, Kennedy n'aurait eu sur Nixon qu'une majorité de 7 voix dans le Collège, alors que 26 électeurs démocrates du Mississipi, de la Georgie et de l'Alabama menaçaient de lui faire faux bond (sauf si le parti démocrate leur consentait d'importantes concessions sur les droits civiques). La perte de l'Illinois leur aurait donné un pouvoir de nuisance énorme (14 d'entre eux finirent d'ailleurs par voter pour Harry F. Byrd, sénateur démocrate de Virginie), y compris celui de renvoyer l'élection devant la Chambre des représentants, ce qui est un fait sans précédent au XXe siècle." (85)

Le nouveau président américain savait qu'il devait une fière chandelle à la machine politique du maire Richard Daley et s'arrangea pour que toute la nation soit témoin de sa gratitude. Ainsi, lors de son inauguration, en janvier 1961, John F. Kennedy invita Daley et son épouse à le joindre à dans la loge présidentielle. (86) Le lendemain, le "boss" de Chicago eut le privilège d'être le premier invité à rendre visite à JFK à la Maison Blanche après l'ancien président démocrate Harry Truman. 

Daley chercha par la suite à tirer le maximum de son influence auprès de la nouvelle administration démocrate. Il parvint ainsi à obtenir du financement fédéral pour la construction de gratte-ciel au centre-ville de Chicago. (87) Lors des élections municipales de 1962, JFK vint prêter main forte à Daley en faisant une apparition publique à une semaine du vote. (88) La campagne n'avait pas été facile pour Daley, qui fut réélu avec le score fut le plus serré de toute de sa carrière. L'année suivante, le président Kennedy fit nommer un vieil ami de Daley, Abraham Lincoln Marovitz, à la cour fédérale. 

Le président Kennedy se montra également reconnaissant envers Sinatra, qui joua un rôle clé en plaidant la cause du candidat démocrate auprès de Sam Giancana. Lors d'un gala ultra-sélect qui précéda son inauguration, JFK consacra une partie de son discours à remercier le charismatique chanteur de variété : "Je sais que nous avons tous une dette envers un grand ami: Frank Sinatra. Longtemps avant de savoir chanter, il avait l'habitude de réunir des suffrages dans une circonscription démocrate du New Jersey. Cette circonscription a aujourd'hui gagné tout un pays." (89) 

Dans le milieu interlope, le rôle de Sinatra n'était un secret pour personne. "Frank a fait gagner Kennedy. Tous les types le savaient", disait "Skinny" D'Amato. De son côté, Giancana n'hésitait pas à se donner le crédit de la victoire de JFK. "Écoute, mon chou, si je n'avais pas été là, ton petit ami ne serait même pas à la Maison-Blanche", se plaisait-il à dire à Judith Campbell Exner, qui fut l'amante de Kennedy de mars 1960 jusqu'en août 1962. 

Cela étant, il reste que les relations entre l'administration Kennedy et la mafia de Chicago restent un sujet complexe. Alors que son frère, Robert (Bobby) Kennedy, voulait partir en guerre contre le syndicat du crime, JFK, lui, entretint des contacts secrets avec Giancana, et ce, avant et après son élection. L'existence de cette relation fut confirmée par Exner, qui était bien placée pour le savoir car c'est elle qui hérita de la tache d'arranger une dizaine de rencontres entre JFK et Giancana, dont l'une d'elle à la Maison Blanche, en plus de servir de messagère secrète entre les deux hommes. (90)

La première phase de ces contacts était liée à la campagne électorale. Après l'élection, le motif des contacts entre JFK et Giancana fut tout autre : ils concernaient désormais le projet de la CIA de faire assassiner le leader cubain Fidel Castro. (91) Giancana avait été recruté par la CIA pour mener à bien ce complot meurtrier, et son rôle consistait à trouver quelqu'un d'assez proche du "líder máximo" cubain pour pouvoir mettre fin à ses jours. (92)

La relation entre la pègre et JFK se complexifia encore du fait que l'administration Kennedy ne se montra pas à la hauteur des attentes des gros bonnets de la pègre, loin de là. Après l'élection, D'Amato rappella à Joe Kennedy sa promesse qu'il lui avait faite d'annuler l'ordre d'expulsion émis contre Joey Anodis. Le patriarche répondit que JFK aurait volontiers accepté, mais que son frère, Robert, désormais ministre de la Justice, se montrait farouchement opposé à l'idée. (93) 

Quant à Giancana, les informateurs du FBI l'entendirent plus d'une fois se plaindre que JFK l'avait dupé après qu'il l'eut aidé à se faire élire. Ainsi, Kennedy n'avait pas respecté la parole qu'il avait donné à des caïds mafieux, lesquels avaient déjà envoyés des types au cimetière pour bien moins que ça. Mais JFK fit pire encore : il laissa son frère Robert partir en croisade contre le crime organisé. 

Puis, le 22 novembre, le président Kennedy fut abattu en pleine rue à Dallas, au Texas. Giancana devint immédiatement un suspect tout désigné aux yeux de Robert Kennedy. En effet, dans les heures qui suivirent l'assassinat, il téléphona à Julius Draznin sur une ligne à l'abri des écoutes. Spécialiste du racket dans le monde syndical, Draznin était superviseur du Bureau national des relations de travail à Chicago et responsable des liaisons avec le ministère de la Justice. Bobby lui déclara: "Nous avons besoin d'aide. Peut-être pourriez-vous nous ouvrir quelques portes auprès de la mafia. Faites-moi savoir directement tout ce que vous apprendrez." Selon Draznin, le frère de JFK "voulait parler de Sam Giancana." (94)

Deux jours plus tard, un nouvel assassinat spectaculaire rendit la piste de Chicago encore plus plausible. Jack Ruby, propriétaire d'un bar de Dallas appelé le Vegas Club, abattit Lee Harvey Oswald, l'homme qui avait été arrêté pour le meurtre du président Kennedy. Ruby était né et avait grandit à Chicago. En 1949, Rudolph Halley, le principal avocat du comité Kefauver, avait dépeint Ruby comme un lieutenant du crime organisé qui avait été envoyé à Dallas pour servir de liaison à la mafia de Chicago. Peu de temps avant la mort de JFK, Ruby avait eu une série de conversations téléphoniques avec Irwin Weiner, un des hommes de paille préféré de l'Outfit. Lorsque Weiner sera convoqué par la commission Warren sur l'assassinat du président Kennedy, il refusera d'offrir des détails sur la nature de ses entretiens avec Ruby. (95)

Au bout d'une année d'enquête, Draznin fut incapable de lier de façon certaine la mafia de Chicago au meurtre du président Kennedy. Bien entendu, la possible implication de la pègre de Chicago n'est que l'une des nombreuses théories de la conspiration circulant relativement à l'assassinat de JFK. Mais si l'Outfit prit part à ce meurtre, cela voudrait dire que la même organisation qui contribua à installer Kennedy à la Maison Blanche aurait ensuite participé à son élimination, ce qui ne serait pas banal, c'est le moins que l'on puisse dire.

Si l'assassinat de JFK secoua les milieux politiques partout aux États-Unis, son impact se fit particulièrement ressentir à la mairie de Chicago. Daley venait en effet de perdre son allié politique le plus puissant et possédait bien moins d'affinités avec son successeur, Lyndon B. Johnson (LBJ). Le nouveau président ne pouvait ignorer que Daley avait cherché à dissuader Kennedy de faire de lui son collistier lors de la convention nationale démocrate de 1960. 

Mais Johnson était un vieux routier de la politique. Il savait qu'il aurait besoin de la redoutable machine démocrate de Chicago lors de la prochaine élection présidentielle, qui était prévue l'année suivante. Il ne tarda donc pas à donner un coup de fil à Daley, et les deux hommes politiques restèrent en contact par la suite. Lors du premier discours de LBJ durant une session conjointe du Congrès américain, le maire de Chicago fut l'un des quatre invités à être assis aux côtés des membres de la famille du nouveau président. (96)

Lors de l'élection de novembre 1964, Daley mobilisa à nouveau sa machine politique. "Le maire Daley est le plus grand politicien du pays", déclara LBJ lors d'un rassemblement au stade de Chicago tenu la veille du vote. (97) Johnson défit son adversaire, le sénateur de l'Arizona Barry Goldwater, en remportant l'élection avec 61 % des voix, soit la plus importante majorité de toute l'histoire des États-Unis. Dans l'Illinois, LBJ obtint près de 900 000 voix de plus que Goldwater. Durant la cérémonie d'inauguration du président Johnson, en janvier 1965, Daley était positionné bien en évidence. (98) Lors de cette cérémonie Hubert Humphrey, qui avait été battu par JFK lors des primaires de 1960, hérita de la vice-présidence des États-Unis.  


Martin Luther King débarque dans la ville du "Boss"



sources: 

(69) Hersh, p. 149.
(70) Cohen, Taylor, p. 258-259.
(71) Cohen, Taylor, p. 260.
(72) Hersh, p. 149.
(73) Cohen, Taylor, p. 263.
(74) Id., p. 264.
(75) Reeves, p. 230.
(76) Cohen, Taylor, p. 265.
(77) Hersh, p. 136.
(78) Cohen, Taylor, p. 270.
(79) Hersh, p. 141.
(80) Cohen, Taylor, p. 268.
(81) Reeves, p. 230.
(82) Cohen, Taylor, p. 269.
(83) Id., p. 277.
(84) Id., p. 278.
(85) Hersh, p.138.
(86) Cohen, Taylor, p. 279.
(87) Id., p. 292.
(88) Id., p. 310.
(89) Reeves, p. 222.
(90) Id., p. 231.
(91) Hersh, p. 308-309.
(92) Id., p. 169.
(93) Id., p. 108.
(94) Id., p. 443.
(95) http://www.americanmafia.com/feature_articles_201.html
(96) Cohen, Taylor, p. 310.
(97) Id., p. 323.
(98) Id., p. 326. 


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