COCAÏNE ET POLITIQUE AU QUÉBEC (2ième partie): Un tabou persistant

Publié le par Bureau des Affaires Louches

C’est fascinant les découvertes qu’on peut parfois faire en ouvrant les pages d’un grand journal. Prenez la couverture médiatique dans l’affaire Boisclair.

Dans un article signé par les journalistes Denis Lessard et Nicolas Saint-Pierre paru dans La Presse du 17 septembre, on pouvait lire cette curieuse petite phrase insérée discrètement dans le dernier paragraphe du texte :

« Véritable fléau dans les cercles politiques durant les années 1980 et 1990, la cocaïne n’a pas souvent été publiquement évoquée. » (1)

Et on pourrait rajouter : n’a pas souvent été évoquée par La Presse et les médias en général non plus ! Car l’article de La Presse ne fournit aucun autre détail, aucun nom, rien de plus que cette énigmatique petite phrase qui est propre à soulever bien des questions.

Faut-il n’y voir qu’un cas d’inflation verbale venant de journalistes emportés par l’enthousiasme d’une surenchère médiatique généralisée ?

Pas si l’on se fie à cette autre petite phrase toute aussi intrigante insérée dans un autre article de La Presse portant sur la cocaïne, cette fois-ci signé par le journaliste Nicolas Bérubé, paru trois jours plus tard. On pouvait alors y lire : « Drogue dure, drogue de party, elle circule pourtant depuis des années dans les milieux politiques et financiers. »(2)

Et encore une fois, aucune autre précision n’est amenée. Comme s’il s’agissait là d’une banalité sur laquelle il était inutile de s’étendre. Au fait, vous saviez ça, vous, que la coke était devenu un « véritable fléau dans les cercles politiques » ?

Un tel langage suggère que nous pourrions avoir affaire à un phénomène qui a pris des proportions quasi-épidémiques. Ça semble fou. Pourtant, c’est un quotidien réputé sérieux et ce sont des journalistes chevronnés qui nous font cette suggestion.

En tout cas, si quelqu’un se doutait encore que les médias de masse en savent beaucoup plus qu’ils n’en disent, en voilà une confirmation des plus éclatantes.

Se concentrant sur le cas Boisclair, aucun média n’a jugé bon d’offrir un dossier fouillé afin de tenter de brosser un portrait plus complet de la consommation de cocaïne en milieu politique québécois. C’est afin de pallier à cette lacune évidente que le BUREAU DES AFFAIRES LOUCHES vous invite à approfondir cette thématique dans la deuxième partie de son dossier « Cocaïne et politique au Québec ».

Sur la scène politique québécoise, on ne recense que trois cas de politiciens cokés : celui de Gilles Baril, Jean-François Bertrand et enfin André Boisclair. Après avoir traité le cas Boisclair, le B.A.L. se penchera sur celui de MM. Baril et Bertrand. Et pour compléter cette brochette, le B.A.L. vous réserve « un invité surprise ».

Il se trouve que les trois cas connus se rapportent tous à des élus du Parti québécois. Rien ne devrait pourtant laisser supposer que les députés de la mouvance souverainiste soient plus portés à se coker que ceux des autres partis. Après tout, la cocaïne transcende toute allégeance politique. D’ailleurs, il n’y a rien qui devrait nous empêcher de soupçonner qu’il se passe des choses semblables au sein des autres partis. Peut-être la différence tient-elle dans le fait que les concurrents du PQ lavent leur linge sale en famille ?

Notons tout de même que M. Boisclair est le seul cas de confession forcée. Et, de toute évidence, la seule raison pour laquelle il a accepté de parler de sa consommation, c’est pour que les médias cessent d’en parler. D’ailleurs, s’il ne s’était pas présenté à la course à la chefferie, qui plus est avec si une importante longueur d’avance sur ses rivaux, il est plus que probable que le secret de M. Boisclair serait resté un secret.

Les deux autres cas furent portés à la connaissance du public seulement à la suite d’aveux volontaires de la part des intéressés, MM. Baril et Bertrand. Aveux qui, jusqu’à un certain point, faisaient partie de leur thérapie et constituaient une étape de plus vers leur guérison.

Dans l’affaire Boisclair, les membres du public ont été nombreux à voir dans l’intérêt médiatique sur sa consommation une atteinte au droit à la vie privée du candidat favori dans la course à la succession à M. Bernard Landry. Comme s’il fallait prendre pour acquis que la consommation de M. Boisclair relevait exclusivement du domaine de ses loisirs. Comme s’il ne pouvait exister aucun lien à faire entre la toxicomanie, la scène politique et la fonction de ministre.

Or, les témoignages de MM. Gilles Baril et Jean-François Bertrand, que nous examinerons ci-dessous, suggèrent plutôt le contraire. Car eux, ils le font ce lien.

Dans le premier cas, on parle d’un jeune politicien qui goutte à sa première ligne de coke le soir même de sa première élection en tant que député à l’Assemblée nationale. Dans le deuxième, on parle d’un député qui a sombré peu à peu dans les problèmes de consommation après sa nomination à un poste ministériel. Dans les deux cas, donc, la politique semble indissociablement reliée à leur descente aux enfers respectives.

D’ailleurs, quand on prend la peine de lire sur les expériences de MM. Bertrand et Baril, il devient beaucoup moins évident de minimiser, comme l’a fait M. Boisclair, l’impact que peut avoir la consommation de coke sur un homme politique.

En tout cas, l’argument sur la protection de la vie privée des politiciens ne tient plus lorsqu’on lit dans les journaux que la cocaïne est devenue un « véritable fléau » au sein de la classe politique. Dès lors, la question qui se pose est : le milieu politique est-il propice au développement de dépendance aux drogues et à l’alcool ?

Chose certaine, s’il existe une drogue taillée sur mesure pour la classe politique, celle-ci s’appelle vraisemblablement cocaïne. Car ce n’est pas une dope qui assomme et qui rend légume dont on parle ici. C’est, au contraire, une dope qui allume.

Dans un univers de compétition et de performance comme celui de la politique, la coke est un stimulant à pouvoir d’addiction qui élimine faim et fatigue, qui fournit l’illusion à celui qui en prend d’être au sommet de sa forme et supérieur intellectuellement ainsi que de pouvoir résoudre tous les problèmes possibles et impossibles. La sensation de puissance qu’elle procure ne peut que séduire ceux qui ont fait de l’exercice du pouvoir politique leur vocation professionnelle.

Trois cas connus, qui s’étendent sur vingt ans de vie politique, ce n’est pas la mer à boire. Est-ce cela qu’on peut appeler un « véritable fléau » ? Combien en reste-t-il d’autres dont nous n’entendrons jamais parler ? Ainsi, M. Boisclair pourrait n’être que l’arbre qui cache la forêt. Ou, pour reprendre l’expression d’un camarade, la baleine qui cache le banc de piranhas.

(suivant)

Sources :

(1)    La Presse, « Boisclair embarrassé », par Denis Lessard et Nicolas Saint-Pierre, 17 septembre 2005.
(2)    La Presse, « Les aveux d’André Boisclair—La coke, un tabou ? », par Nicolas Bérubé, mardi 20 septembre 2005.
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article